Je sais maintenant que je suis noire

19-05-2019 05:05

À quel moment de votre vie avez-vous pris conscience de votre couleur de peau ? Quand avez-vous compris toute l’histoire rattachée au degré de votre bronzage ?

J’ai toujours su que j’étais noire. Je ne me souviens d’aucun évènement dans mon enfance qui m’avait fait me sentir noire plus que de raison.

Je me suis sentie noire et honteuse aujourd’hui. Alors que j’étais au travail, trois jeunes noirs dont une fille et deux garçons sont entrés faire des courses dans le magasin. Ils se taquinaient et ont commencé à s’insulter “affectueusement” (?).

“-sale nègre

-t’es mon esti d’esclave

-hey, je vais te crisser un coup dans la face esti de négro”

Je me suis sentie noire et honteuse. Noire et stupide. Noire et inculte à ce moment précis là. À quel moment des mots qui ont été créer juste pour nous rabaisser deviennent drôles? À quel moment la traite de nos ancêtres devient un jeu de rôle ?

 

Je me suis sentie vraiment Noire lorsque je suis venue étudier à l’étranger.

On s’étonnait que je m’exprime bien et que je comprenne les cours. On s’étonnait que je connaisse les appareils ménagers et leur utilité. On s’étonnait lorsque je disais qu’on parlait français chez moi, qu’on avait de la lumière , qu’on habitait pas dans les arbres, qu’il y avait un aéroport, que j’avais pris l’avion pour me rendre ici, que je ne croisais pas des lions ou autres animaux sauvages dans la rue chez moi. À croire que mon existence en tant que entité humaine même relevait d’une surprise.

Pour les travaux de groupe, il fallait savoir s’imposer et se faire écouter. J’ai de la chance (?) de ne pas m’appeler Gazekagnon, Traoré, ou Ouedraogo. À cause de mon nom qui sonne français je me retrouvais toujours dans des groupes de travail où j’étais la seule noire. Les têtes lorsque je venais aux premières rencontres étaient à mourir de rire. Ils répétaient mon nom, me demandant si c’était bien moi comme si je ne savais pas comment je m’appelais. Dans ces moments là, je me sentais noire et négligée. Noire et ignorée. Noire et incapable.

Dans le bus, certaines personnes étaient très désagréables. Ils préféraient se tenir debout plutôt que de s’asseoir près de moi.

Dans les magasins, tous les vendeurs sont à l’affût quand on entre. Ils surveillent nos moindres faits et gestes. Je vois souvent leurs regards, leurs signaux pour prévenir leurs collègues, leur dire de faire attention à nous.

Lorsque je cherche du boulot, malheureusement je vérifies si j’ai déjà vu des noirs travailler dans cet endroit. Si je n’y ai jamais vu de noirs, je ne dépose pas de demande d’emploi.

À mon ancien boulot, une collègue a refusé de s’occuper de certaines clientes parce qu’elle “ne parle pas aux arabes”. Ce jour-là, je n’ai pas pu retenir ma colère et mes larmes.

Dans ces moments là, je me sens noire et opprimée. Noire et oppressée. Noire et rabaissée. Noire et humiliée. Noire et étrangère. Noire et inférieure.

Les gens ici sont parfois en admiration devant mes formes, ou plutôt devant la façon dont je m’assume et m’aime. Certaines tueraient pour mes lèvres ou mes seins.

Et là je me sens noire et fière. Noire et convoitée. Noire et belle. Noire et digne. Noire et confiante. Noire et heureuse de l’être.

Puis je me souviens que suis absolument contre l’hypersexualisation de la femme noire. Cette femme qui n’est belle qu’à moitié nue et avec cinq couches de fond de teint. Cette femme à laquelle l’existence est toujours inévitablement rattaché à son corps et ses formes.

Bref. À présent plus que jamais, j’ai compris que je suis Noire.

 

*image by Jean-Marc Ouattara, Ivorian painter* https://www.facebook.com/Peintre-Jean-marc-Ouattara-859978627442593/

 

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Source:
Sandra Opely